Carte blanche

Carte blanche à Sandra Reinflet

Daouda photographe

Daouda photographe

Le travail de Sandra a été mon coup de coeur lors du Jury de la Bourse du talent – Portraits.

Sandra Reinflet  se dit « inventeuse d’histoires vraies » et non photographe. La série présentée VoiE/X  s’intéresse à la naissance d’une vocation d’artiste et à la façon de le rester dans un contexte difficile.  Menée comme une enquête, elle a été initiée en Mauritanie  où il n’y a pas de cinémas, pas d’école d’art, peu de galeries et où l’islam interdit certaines formes de représentations. Sandra y a trouvé poésie, inventivité et  beauté. Elle entend à présent développer ce travail dans d’autres pays où l’art et les artistes sont contraints.

L’image par l’image vous propose la découverte de ce travail et aussi de cette jeune femme atypique qui nous raconte des histoires (vraies) autant par l’image que par l’écriture. Dans ce projet, elle se fait le porte-voix d’artistes qui racontent la naissance de sa vocation puis cherchent leur place dans un décor qui les dépasse.

Sandra Reinflet a répondu aux questions de l’image par l’image 

Quand et comment avez-vous commencé la photographie ?
En 2006, je faisais un tour du monde de quatorze mois avec une amie à la rencontre de 81 femmes du même âge (nées en 1981), qui réalisent leurs projets malgré des situations complexes (il était, déjà, question de contrainte !). Je voyageais avec une amie franco-japonaise. Pour ce projet, elle était chargée de la photographie, moi du rédactionnel (nous rédigions des portraits de femmes pour plusieurs journaux français). Or, par deux fois, Yuki a perdu ou cassé son appareil. Arrivée en Birmanie, j’ai acheté mon premier bridge, pour prendre le relais. Ca a été une révélation. Je ne connaissais rien à la technique, mais découvrais une nouvelle manière de partager des moments. Après le mot, j’avais l’image. Un nouveau champ de possibles s’est ouvert !

Vous définissez- vous comme une photographe de portrait?
Pas vraiment. Je ne me définis d’ailleurs pas comme photographe tout court. Je pratique la photographie, je l’utilise comme un média, au même titre que l’écriture, la vidéo ou la musique. Quelque soit le support, l’important est de transmettre une émotion. Pour chaque projet, je choisis l’outil qui me semble le plus naturel pour mettre en scène le réel. Raconter l’existant, quitte à tendre des miroirs déformants (puisque je crois que tout acte de création est une fiction, dès lors que l’on pose un regard, un cadre).

Mais pour répondre à votre question sur le portrait, c’est effectivement, aujourd’hui, la tendance de mon travail photographique. Au départ, je me sentais plus à l’aise avec les reportages, les paysages, les mises en scènes inanimées (à l’image en tout cas, puisque dans l’écriture texte, j’ai toujours réalisé du portrait – ou de l’autoportrait). Faire poser quelqu’un est une expérience très intime, il m’a fallu quelques années d’expérimentations pour oser m’y confronter. A présent, je découvre une autre manière de rencontrer, de dire par le corps, parfois plus que par les mots. C’est très inspirant.

Le projet en Mauritanie a commencé par accident, que cherchez -vous à raconter? Pourquoi et comment mélez -vous voix et image?
Mon compagnon réalise des films documentaires sur le développement en Mauritanie. Il m’a parlé des difficultés rencontrées par les artistes pour faire connaître et partager leur travail. Quand je l’ai rejoint pour un mois, j’ai proposé à l’Institut Français de Nouakchott d’animer des ateliers d’écriture avec des artistes, puis de les prendre en photo à partir de leurs récits. L’idée était de travailler sur la voiE à l’écrit (où et comment est née leur vocation), puis sur la voiX par l’image (comment se faire entendre dans un pays à 95% désertique, où la religion fait la loi et où l’art n’est pas diffusé). Les portraits sont pris au grand angle, dans le paysage qui contraint autant qu’il inspire les artistes. Je les voulais à la fois perdus et au centre de l’image.

Je pensais m’arrêter à ces portraits mauritaniens, exposer le travail à l’Institut et passer à autre chose. Mais en découvrant la force des photos et l’importance du projet pour les artistes, j’ai senti que ce projet devait aller plus loin, s’étendre à d’autres pays, d’autres milieux contraints. L’épisode mauritanien est donc le premier d’une longue série où nous allons interroger la contrainte (et qui sait, peut-être la dépasser ?). Je pars en Papouasie Nouvelle Guinée pendant six semaines cet été pour poursuivre ce travail.

 Quelle relation voyez- vous entre les marques et la photographie ?
Il me semble que le monde de l’entreprise (et le monde tout court d’ailleurs) comprend que l’ère de la publicité est terminée. Les consommateurs, les citoyens, cherchent du sens, de l’émotion. Ils créent, interagissent avec les marques via les réseaux sociaux. Pour les rallier à leur cause, les entreprises doivent partager une philosophie, une éthique. Aller au-delà du produit pour s’inscrire dans la société. Or, la photographie est le reflet de cette société. Elle est une capture du temps. Un arrêt sur image. Un témoin sensible. Un ancrage dans l’époque.

Le métier de photographe est lui aussi en métamorphose. Le déclin de la presse papier entraîne des difficultés à vivre de son travail. Il faut chercher d’autres manières de développer sa pratique, par des collaborations et des croisements d’univers. La photographie doit trouver ses marques.

Seriez-vous prête à travailler pour des marques sous forme d’une commande et quel serait alors votre enjeu ?

J’ai, jusque-là, plutôt refusé les travaux de commande. Il m’est arrivé de proposer des projets photographiques à des villes, sous forme d’action culturelle, de projets collectifs, de créer des affiches de théâtre ou de concerts, mais je n’ai jamais réalisé de photographie « alimentaire ». C’est à dire de photographie dans laquelle je ne trouve pas d’enjeu de création. La photographie n’est pas une illustration, c’est un vrai parti pris, une signature. Les entreprises qui s’engagent en faveur du 8ème art l’ont bien compris.

Je suis tout à fait prête à travailler avec des marques, dans la mesure où cet enjeu créatif est au coeur de la collaboration (je viens notamment d’entamer un travail en ce sens avec la fondation de la Maison Roederer). Créer sous contrainte peut être une grande source d’inspiration, une manière de s’ouvrir des perspectives, d’incliner la tête et d’apercevoir de nouveaux angles de vue.

 

©Farid Karioty

Née en 1981, Sandra Reinflet a un parcours atypique. Après un bac lettres et arts, elle atterrit par hasard (appelons ainsi son conseiller de dés-orientation) dans une école de commerce. Un accident de voiture l’année de ses vingt ans lui fait prendre conscience de l’urgence à réaliser ses projets, de se remettre à une (bonne) place. Elle termine son diplôme à l’Université des Philippines avant de partir autour du monde et de pratiquer l’écriture et la photographie en autodidacte.

Depuis, elle anime des ateliers d’écriture et des projets collectifs. Elle a déjà publié trois ouvrages photos-textes. Le dernier, intitulé Qui a tué Jacques-Prévert ? (Editions de la Martinière), questionne le souvenir d’enfance, comme son précédent ouvrage Je t’aime [maintenant] (Editions Michalon) questionnait le souvenir amoureux. Autre approche sérielle, elle a publié en 2010 Same same but different, récit d’un voyage de 14 mois autour du monde à la rencontre de 81 femmes du même âge. L’exposition photos éponyme a fait le tour de France. Le projet Qui a tué Jacques Prévert ? a quant à lui été exposé à la Bibliothèque Nationale de France et à la MEP de Lille en 2014, dans le cadre de la Bourse du talent reportage.

Sandra Reinflet poursuit cet été sa série « VoiE/X » en Papouasie avant d’aller en Iran, au Groenland, en Haiti et au Turkmenistan. Elle cherche actuellement des partenaires pour ce projet.

Détails et digressions sur www.sandrareinflet.com

 

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