Carte blanche à Sophie Delaporte

Fragile Landscapes

Nourrie par les surréalistes, Sophie Delaporte aime renverser les codes. Elle joue avec les formes et les couleurs. On la voit photographe de mode mais elle parle de la femme et de sa place dans la société, elle explore les paysages et nos relations fragiles avec l’environnement; la couleur est son langage.
L’historienne de la photographie, Vicki Goldberg, écrit à son propos :  “Sophie Delaporte (..) est toujours en bons termes avec la fantaisie et a une approche joyeusement décalée. Elle a un sens distinctif de la couleur, une imagination de fabuliste, une pointe de surréalisme et un goût pour le récit ambigu”.
L’image par l’image
vous propose après la période pénible que nous venons de passer de nous plonger dans un bain de fraîcheur qui n’en est pas moins profond car il nous fait du bien.

Sophie Delaporte a répondu aux questions de l’image par l’image

Qu’est-ce qui vous anime ?
Enfant, j’ai grandi avec cette magnifique phrase de Malraux dans la tête « l’art est le plus court chemin d’un homme à un homme » qui m’a toujours semblée très inspirante et visionnaire. Plus tard, la lecture de Régis Debray, qui propose de « réhabiliter l’invisible », m’est apparue comme un défi formidable pour un photographe. Cette phrase m’a toujours beaucoup accompagnée. Pour moi, l’image doit être une porte ouverte à l’imagination. J’aime qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture, que tout ne soit pas donné.
Mes photographies sont bien souvent pensées comme des « énigmes », des moments suspendus, « hors du temps ».
Comme chez les surréalistes, qui ont beaucoup nourri mon travail, la distance de l’humour, le goût pour l’absurde sont des points importants.

Comment choisissez-vous vos thèmes photographiques?
La couleur est tout à fait centrale dans mes photographies. Bien souvent, c’est autour d’elle que l’image se construit.
J’ai toujours cherché, par le traitement de la couleur, à me rapprocher de la peinture.
Par le biais de ces recherches sur la couleur, j’essaie d’aborder parfois des thèmes qui me préoccupent en tant qu’artiste.
Celui de la représentation de la femme, par exemple, dans la série « the clothes she refuses to wear » exposée à New York en 2011, ou des sujets plus environnementaux, comme celui de la pollution aux particules fines ou des colorants dans l’industrie agroalimentaire, lors de l’exposition « True Colors » en 2013.
Les images réalisées à l’occasion du « Grand Prix Photographie & Sustainability » s’inscrivent parfaitement dans cette démarche.

Pouvez-vous nous éclairer sur votre processus de création et leur réalisation ?
Bien souvent mes photographies restent la projection mentale d’une idée. A chaque photographie correspond un croquis préparatoire.
J’aime penser le studio comme la scène d’un petit théâtre dans lequel mes modèles s’improvisent à « être » … où les frontières entre le vrai et le faux sont brouillées. Je mets en scène… pour attendre l’imprévu, l’accident.
Une des particularités de mon travail est aussi d’avoir gardé  une approche très « organique » de la photographie, en ne retouchant pas, ou très peu mes images.
Le traitement de la couleur, la mise en scène, tout se fait à la prise de vue. J’aime que mon imaginaire se « cogne » à la réalité.

Fragile Landscapes

 

Vous avez remporté le « Grand Prix Photography & Sustainability »,  en quoi répondre à ce concours vous a t’il intéressé ? 
 Essayer d’aborder certaines problématiques environnementales par l’image était un challenge difficile mais très amusant. Il m’a permis d’inventer de nouvelles formes, en me recentrant sur ce qui a toujours été au cœur de mon travail photographique : la couleur, et la recherche d’une certaine forme d’ « abstraction poétique » .

 Vous effectuez aussi des commandes, quelle est votre relation avec cette pratique ?
La commande est très stimulante, c’est le début d’un dialogue, elle a permis très tôt à mes images de circuler, d’être diffusées et de rencontrer un large public, par le biais des collaborations pour les journaux étrangers par exemple.
Beaucoup de mes photographies, exposées plus tard en galeries, ont été créées à l’origine dans le cadre d’une commande pour un magazine ou d’une collaboration avec une maison. Au fil du temps, j’ai toujours privilégié celles qui me laissaient une très grande liberté, et bien souvent « Carte Blanche ».
Un travail de commande impose aussi des limites qu’il est parfois très stimulant d’un point de vu créatif, d’essayer de repousser.
J’aime l’aborder de manière un peu subversive. Travailler pour la mode ou la beauté par exemple a été pour moi, dès le plus jeune âge, une formidable façon de m’exprimer en tant que femme sur les femmes… renverser les codes, proposer une autre vision.
Il était fascinant de voir à Beaubourg lors de son impressionnante rétrospective, à quel point les commandes publicitaires de Dora Maar ne freinent pas sa créativité. Elles sont même, comme c’est le cas pour Man Ray, à l’origines d’œuvres surréalistes très importantes.
Aujourd’hui, le marché de l’art a multiplié considérablement les intermédiaires entre les entreprises et les artistes…. C’est peut-être dommage. On oublie que beaucoup d’œuvres importantes sont nées d’une vraie rencontre entre mécènes et artistes.

 

Photographe française née en 1971, Sophie Delaporte est diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière. Elle commence sa carrière au début des années 2000 en publiant ses premières images dans la presse Anglaise et plus particulièrement dans le magazine i-D.
Son travail est régulièrement publié dans de nombreux titres des éditions Condé Nast et de la presse internationale et elle a travaillé pour des marques telles que Hermès ou Astier de Villatte.
Remarquée pour ses recherches sur la couleur et le mouvement, ses photographies sont exposées en 2002, à la galerie Marion Meyer pendant le Mois de la Photo, et lors d’expositions personnelles à Londres (Scream Gallery, 2008), New York (SLE Gallery) ou Tokyo ( Gallery 21, 2010).
En Novembre 2019, Sophie Delaporte reçoit le Grand Prix Photography & Sustainability décerné par Paris Good Fashion et Eyes on Talents pour sa série « Fragile Landscapes ». Certaines de ses images ont été exposées face à l’Hôtel de Ville pendant la dernière édition de Paris Photo.

Les images de cette Carte blanche sont issues de cette série.

 

sophiedelaporte.com
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