Carte blanche à Julia Vogelweith

L’image par l’image a été touchée par les images de Julia Vogelweith, exposées  au Festival Planche(s) contact de Deauville. Choisis par Laura Serani, directrice artistique du Festival, cinq photographes étaient invités en résidence pour mettre en correspondance leur univers photographique avec la ville de Deauville, dans le cadre du Tremplin Jeunes talents.
La série de portraits a été faite au sein de l’école Fracasse et plus spécifiquement dans le cadre du dispositif ULIS à Deauville et antérieurement lors d’une commande de l’APEMH (Association des parents d’enfants mentalement handicapés). Le tact et la sincérité  avec lequel Julia Vogelweith aborde ces portraits nous invitent à aborder l’année 2020 en souhaitant réinventer le monde.

Julia Vogelweith a répondu aux questions de l’image par l’image

Quand avez-vous commencé la photographie ?
Je me suis initiée à la photographie au travers de rencontres notamment avec Antoine d’Agata au Luxembourg en 2010 au Centre National de l’Audiovisuel (CNA). Nous n’y avons pas parlé photographie. Nous nous sommes concentrés sur d’autres questions: qu’est-ce que je vois, ressens, à quoi je pense, à quoi je rêve, qu’est-ce que je hais? Ces questions paraissent simples mais au vu de certains formatages actuels ce sont souvent des questions essentielles que l’on ne se pose plus assez. Ce premier workshop fut dans cette vérité des émotions. En 2015, c’est une autre rencontre déterminante à Oaxaca avec Mary Ellen Mark. Elle me demande simplement où j’ai envie de photographier. On revient à cette autre question essentielle: quel est mon terrain de jeu photographique ?

Qu’est ce qui vous anime?
La photographie me permet de traquer mes désirs, de dialoguer avec d’autres univers. J’aime ces mondes à l’équilibre fragile et les rencontres extraordinaires. Je photographie ce qui me touche, je recherche des moments de sincérité, parfois les dialogues sont silencieux et d’autres fois des mots sont posés. Mes images surgissent de la réalité, de mes voyages, de mes rencontres.

Comment choisissez-vous vos thèmes photographiques?
Nous portons tous en nous des questions, que nous en soyons conscients ou non. Les questions que nous portons finissent par être des points d’attraction pour les preuves que nous trouvons. Les questions tiennent compte de l’incertitude qui existe avant la découverte. A l’heure actuelle il semble y avoir une tendance générale à vouloir se précipiter vers la certitude. La certitude est, selon moi, la mort de toute créativité et de toute imagination; nos questions nous permettent donc, l’espace d’un temps, de vivre dans une zone d’incertitude. C’est un moyen à la fois de capturer nos désirs et de calibrer notre attention sur des générateurs.

Pendant les cinq premières années de ma pratique photographique, je me pose des questions, j’utilise la photographie pour explorer à la fois le monde extérieur et mon monde intérieur. Quels sont les lieux qui m’attirent, les lieux où j’ai envie de plonger? Quel est mon territoire de rencontre avec le monde ? Quelles sont ces rencontres qui me font me sentir vivante ? De ces cinq années de questionnement, de voyages, de rencontres émerge un premier carnet photographique : I YOU ME. Il ressort de manière plus évidente pour moi un fil rouge,  les personnes sur lesquelles je pose mon regard et les lieux qui m’appellent. Les marges de la société, les aspects qui sont cachés, peu ou mal connus du public, m’intéressent plus particulièrement. Avoir accès à ces lieux et surtout à ces personnes qu’on ne voit pas forcément, qui sont vulnérables et totalement absentes de l’espace public, c’est cela qui m’intéresse.

Vous effectuez aussi des commandes, quelle est votre relation avec cette pratique ?
À l’occasion des 50 ans de l’APEMH et de la Journée internationale des personnes handicapées, le CNA s’est uni à l’association pour organiser Pictures for Life, un événement exceptionnel autour de la photographie. À cette occasion, le CNA et l’APEMH (Association des parents d’enfants mentalement handicapés) m’ont demandé de réaliser une commande photographique sur leurs différents sites. Cette commande m’a permis d’avoir accès à des lieux et surtout à des personnes qu’on ne voit pas, qui sont totalement absentes de l’espace public. J’ai passé plusieurs mois à partager le quotidien de ceux qui sont au cœur de l’association, dans les centres d’accueil, les ateliers protégés ou les foyers où j’ai été remarquablement accueillie. Mon travail n’a pas été pas de faire un documentaire sur le handicap, mais de donner une visibilité à cet univers et de partager la vie des personnes en situation de handicap. Ces personnes ont toutes un univers particulier et personnel. Elles évoluent souvent dans un monde qui leur est propre où elles peuvent assumer leurs passions et leurs obsessions. J’ai été touchée par ces destinées et intéressée par ces parcours singuliers. C’est une expérience qui m’a fait grandir, car elle m’a permis de me connecter à un autre monde, leur monde.

Pouvez-vous nous éclairer sur votre processus de création et leur réalisation ?
Une fois mon terrain de jeu déterminé, je photographie tout simplement ce qui me touche. Par la suite s’effectue un travail d’editing. Pour ce qui est de l’editing j’ai eu la chance de pouvoir me former avec des photographes comme Claudine Doury ou avec le designer Teun van der Heijden. Ils m’ont montré comment faire dialoguer les images, les articuler afin de créer des histoires. Récemment, j’ai participé au festival Planche(s) Contact à Deauville où  j’ai pu réaliser une série de portraits au sein de l’école Fracasse et plus spécifiquement dans le cadre du dispositif ULIS. Les classes ULIS ont pour mission d’accueillir de façon différenciée dans certaines écoles élémentaires ou exceptionnellement maternelles, des élèves en situation de handicap afin de leur permettre de suivre totalement ou partiellement un cursus scolaire ordinaire. J’ai suivi ces classes et réalisé une série de portraits. Dans le cadre de ce projet spécifique au vu de la contrainte de temps, mon processus a été plus systématique avec une série réalisée principalement devant le tableau noir de la salle de classe et avec une lumière naturelle. J’ai souhaité inviter l’autre à se plonger dans leurs regards et des portraits simples dans la forme et à s’interroger sur les personnes en situation de handicap et sur le handicap lui-même. J’ai souhaité révéler ces destins extraordinaires.

©Guillaume Chauvin

Julia Vogelweith est née en France; elle vit et travaille au Luxembourg. Elle a étudié le droit et la finance en France et en Angleterre. Elle s’est formée à la photographie  auprès de nombreux photographes dont Antoine d’Agata, Mary Ellen Mark et Donna Ferrato lors de stages au Luxembourg, au Mexique et aux Etat-Unis. Portraitiste, son travail nous interroge sur les notions de marginalité et de vulnérabilité de l’être. Attentive aux autres et à leur fragilité, elle interragit avec les sujets photographiés avec une sensibilité qui est évidente dans ses images et qui caractérise sa démarche photographique.

Retrouver Julia Vogelweith sur Instagram.

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