Carte blanche à Adrien Boyer

Quatre ans après une première découverte de son travail, l‘image par l’image donne une nouvelle fois la parole à Adrien Boyer pour sa série « Ici et maintenant ».  Cette série est extraite d’une Carte blanche qui lui a été confiée par une prestigieuse institution financière européenne souhaitant renouveler sa banque d’images relative à ses différents sièges sociaux.
On retrouve dans ses images les lignes, les cadrages, les teintes délavées de ses séries, on se perd dans les espaces, vus ou traversés tous les jours par les collaborateurs de l’entreprise, mais transformés par le regard du photographe contemplatif. Ce qui  lui importe  n’est pas de rendre compte de la réalité mais de la transformer avec son propre regard, son intuition, sa pensée. Il n’invente rien, il regarde autrement. En ces temps où le débat est parfois vif entre commandes et travaux personnels, photographe artiste, auteur ou corporate, Adrien Boyer s’est mis dans la posture qui est toujours la sienne, donner du sens aux photos en dépassant le sujet, photographier comme un prétexte à penser.

L’image par l’image a exploré avec lui cette question. 

En quoi cette commande vous a-t-elle intéressé ?
Cela m’a permis de sortir de ma zone de confort en dirigeant mon regard là où, naturellement, il ne se serait probablement pas posé. Mon terrain de jeu est la rue. Lorsque je me suis porté candidat à ce travail de commande ayant trait à l’univers clos de l’entreprise, j’avoue avoir d’abord été sceptique quand à ce qu’il pourrait en résulter, considérant cet exercice de « sujet imposé » comme trop éloigné de ma pratique habituelle, plus vagabonde. Mais lorsqu’à ma grande surprise j’ai été retenu face à d’autres photographes au profil plus « corporate », j’ai compris que mes commanditaires me faisaient confiance pour investir ce nouveau champ visuel, et cela m’a libéré. Je me suis senti grisé par ce défi, et les lieux étonnants que j’ai découverts, bien qu’à l’opposé de mes inclinations, n’ont fait qu’accroitre cette stimulation créative.

Pourquoi avoir donné le titre « Ici et maintenant » à cette série ?
Le monde du travail est le lieu de l’anticipation. Projets, perspectives, croissance : entreprendre c’est imaginer, se projeter, c’est être ailleurs et plus tard. Dans un royaume où Demain règne sans partage, où le jour d’hui est le serviteur efficace du jour suivant, le présent n’est cependant pas dénué de réalité, et même de valeur, pour qui sait l’envisager, c’est dire en reconnaître le visage discret, mais éloquent.
Cette série d’images est le fruit du jaillissement d’un Maintenant, qui à certains instants, en certains lieux, pour certaines raisons, crève brutalement nos horizons de verre et envahit d’un coup l’univers entier. Alors notre être est comme englouti, notre esprit se noie, se dépare de ses jumelles et retrouve la vue. Fort heureusement nous n’en mourons pas, et même notre goût pour l’avenir s’en trouve aiguisé. Et justifié. Retrouver l’immense présent, quel meilleur projet pour demain?

Avez vous mis en place un protocole spécifique, différent de votre approche habituelle?
J’ai été invité à venir photographier chacun des trois sièges historiques de Paris, Genève et Luxembourg, pendant 2 jours. Une personne du service communication était chargée de m’accompagner constamment pour rassurer les collaborateurs et me permettre d’accéder à l’ensemble des lieux (bureaux de direction, salons privés, salle des coffres, même les toits !). Si cette présence a pu me sembler encombrante les premières heures, j’ai vite fait abstraction de ce discret accompagnateur dont le rôle n’était pas tant de me surveiller que de garantir mon indépendance totale vis à vis des éventuelles requêtes ou objections des responsables que je croisais au gré de mes déambulations dans les divers services.
Hormis ces seules contraintes de lieux et de temps, les prises de vue ont été effectuées comme je le fais dans mon travail personnel. J’ai agi en explorant les lieux, de façon intuitive, en flânant dans les couloirs, en m’asseyant dans les fauteuils, en tâchant de débarrasser mon regard de toute vision utile, transformant ces lieux pour en donner une image parfois déconcertante.
J’ajoute que le fait d’avoir travaillé au sein d’une banque dans une vie antérieure, pas si lointaine, me permet de comprendre cet environnement et ce qui s’y joue. L’appréhender en tant que photographe, d’un point de vue extérieur et décalé, n’a pas été sans un certain amusement.

Comment avez-vous concilié les impératifs de la commande avec votre démarche artistique personnelle ?
Cet exercice s’apparente à une commande en ce sens qu’une demande précise m’a été confiée par le service communication, celle de photographier les lieux les plus emblématiques de l’entreprise : les sièges de Paris, Genève et Luxembourg, et de leur livrer un certain nombre d’images. Mais il s’agissait bien d’une « carte blanche » car il n’y avait aucune contrainte, aucune exigence quant à ce qui devait être photographié ; c’est donc mon regard que l’entreprise a décidé de valoriser et non ce qui était montré en tant que tel. Il me semble que c’est une bonne façon de libérer la créativité d’un artiste, en tout cas cela m’a réussi ! Il est vrai que ces trois lieux se caractérisent, chacun dans leur style, par une exceptionnelle richesse architecturale, design et artistique. Mais en réalité cela rend d’autant plus difficile l’exercice d’une photographie qui justement ne se veut pas descriptive et qui fuit les mises en scène. Le fait de demander à un artiste de poser librement son regard est en réalité la meilleure illustration de la singularité de cette institution financière qui se distingue par une audace entrepreneuriale, un goût pour l’aventure, et une histoire familiale unique où l’art tient une place essentielle. Ce qui me rend spécialement heureux c’est l’impression d’être avec ces images à fois pleinement dans l’univers si particulier de cette entreprise, et pleinement dans mon univers artistique personnel.

Comment ces images vont-elles être utilisées par la banque ? Au final, la commande comprend une cinquantaine de photographies. Celles-ci ont vocation à renouveler la banque d’images dans laquelle l’entreprise puise régulièrement pour ses besoins de communication divers, en particulier l’édition de cartons d’invitation relatifs aux nombreux évènements publics et privés dont la banque est organisatrice ou partenaire, l’édition de brochures, ou encore la communication digitale.
Les images sont utilisées sur les documents internes et externe  afin de permettre aux salariés de découvrir leur lieu de travail sous un nouveau jour. 

Quels sont vos projets à court et moyen terme ?
Je travaille actuellement sur un projet au Liban, un pays avec lequel j’entretiens des liens personnels forts et où je me rends régulièrement depuis un an. En novembre j’aurai la chance de voir mon travail une nouvelle fois présenté à Paris Photo, au Grand Palais.
Quant à l’année prochaine, je suis aujourd’hui candidat à la Villa Médicis à Rome ; mon rêve serait de pouvoir y réaliser, en tant que pensionnaire, un projet photographique d’envergure, en lien avec les diverses thématiques et influences qui irriguent mon travail.
Enfin je vous donne rendez-vous début 2021 pour ma prochaine exposition qui se tiendra à Paris à la galerie Clémentine de la Féronnière.

Artiste Français né en 1979, Adrien Boyer trouve son inspiration chez différents auteurs, de la peinture à la littérature, en passant par la philosophie. Camus, Chirico, Ghirri, font partie des influences que l’on retrouve sans conteste dans son écriture photographique. En 2017 sort son premier opus, Consonances, suivi en 2019 de Présences. Les deux ouvrages sont préfacés par Michel Poivert et font l’objet d’une exposition monographique à la galerie Clémentine de la Féronnière à Paris. Son travail a été présenté à Paris Photo, Unseen Amsterdam et Photo London, et a intégré plusieurs collections majeures comme celle d’Hermès Fondation d’entreprise ou celle de Florence et Damien Bachelot.

Contact
https://www.adrienboyer.com
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