Carte blanche

Carte blanche à Estelle Lagarde

 

Estelle Lagarde,
Ad patres (Auprès des ancêtres).
De anima lapidum (L’âme des pierres), 2016,
Eglise St-Gervais St-Protais, Gisors.

L’image par l’image a été séduite par l’émotion que dégagent les photographies d’Estelle Lagarde rencontrée à l’occasion de Conversations photographiques initiées dans le tiers-lieu installé au sein de l’ancien hôpital La Rochefoucauld, à Paris. Elle y commentait ses espaces et son imaginaire en janvier dernier, lors d’un débat avec Céline Alson sur les différentes approches de leurs constructions respectives.
Un coup de coeur est venu s’ajouter pour le livre La peau des autres qui mêle photographies et entretiens, avec une extreme délicatesse et dignité, sur le quotidien de Karine emmurée dans son propre corps, après une opération qui a fait basculer sa vie et celle de son entourage. Une leçon de vie incroyable et des images non plus imaginaires mais bien réelles, magnifiques  sans jamais tomber dans le pathétique.
Son travail parle de la fragilité des corps, du passage du temps; il évolue dans des espaces de mémoire, interroge la relation entre les lieux et les présences humaines, convoque la disparition.
Si vous êtes prêts à basculer du réel vers la fiction, vers « l’image performée » comme la qualifie l’historien de la photographie Michel Poivert, alors plongez  dans l’univers d’Estelle Lagarde !

L’image par l’image donne la parole à Estelle Lagarde

Comment s’est faite votre rencontre avec la photographie?

J’ai commencé à m’intéresser à la photographie durant mes études d’architecture en photographiant des bâtiments et des espaces urbains avec un petit appareil automatique et des pellicules couleurs (dans les années 1990, le numérique n’existait pas). Un artiste peintre m’a offert un nikon manuel, m’a appris à développer moi-même mes pellicules et  à tirer mes photographies. Quand j’ai compris que l’on pouvait aussi, avec la photographie, capter ce qui n’existait pas, ou pas encore, ou ce qui était à inventer, elle m’a passionnée. Je pouvais utiliser ce médium pour créer mon propre monde. Je suis alors passée au noir et blanc et j’ai arrêté de photographier « simplement » des bâtiments. A partir de ce moment, je n’ai eu de cesse de rechercher des ambiances particulières, porteuses de mystères, et j’ai commencé à intervenir dans l’image au moment de la prise de vue.

Estelle Lagarde, Omnia vincit amor (l’amour triomphe de tout) De anima lapidum (L’âme des pierres), 2017 -Cathédrale Notre-Dame, Rouen.

Qu’est ce qui vous anime ?

Dès le départ, ma motivation était de créer des photographies qui allaient au-delà de ce que je voyais ordinairement, qui racontaient des histoires, qui me permettaient de réaliser des « scènes » que je ne vivais jamais au quotidien.
La photographie me permet d’être à la fois dans le réel puisque la pellicule retient la scène face à l’objectif, et, dans le même temps, d’être dans un tout autre monde si je joue avec elle. C’est donc ce que je fais. Je joue.
Au fil des années et des différents projets, je me suis amusée à explorer diverses esthétiques. J’ai choisi des partis pris très différents entre les séries « L’auberge », « De anima lapidum », « Les pionniers » ou « La peau de autres » (noir et blanc, couleurs, photographies à la chambre, au 6×7 ou au 24×36).
Je précise que je travaille toujours en argentique, sans montage en post-production numérique. Ce qui m’intéresse c’est de vivre physiquement les prises de vue avec les figurants, les accessoires, les lieux, les lumières. Composer avec les contraintes, jouer avec le temps au moment de la prise de vue, bénéficier du grain argentique, toutes ces données sont importantes dans la démarche.

Estelle Lagarde, A l’italienne, L’Auberge, 2012

Comment choisissez- vous vos sujets dans votre travail de création personnelle?

Je ne choisis pas mes sujets. Ils viennent à moi. Tous mes projets partent d’une rencontre. Et ces rencontres vont agir comme déclencheurs. J’ai beaucoup travaillé dans des bâtiments qui ont été longtemps investis puis longtemps désinvestis. Marqués par le temps, chargés de mémoires, ils me racontent des histoires et j’entre en dialogue avec eux. De ces dialogues naissent des images. Puis, dans un second temps,  je vais essayer de réaliser photographiquement ces images rêvées .

La peau des autres,
Février 2026.

Des évènements de vie m’ont conduites à explorer différemment les relations qui s’établissent entre l’humain et l’espace, l’humain et le temps qui passe, l’humain et la fragilité.
Lorsque j’ai rencontré le cancer, qu’il s’est imposé dans mon corps j’ai décidé de faire un carnet de « voyage au pays du cancer ». Il était nécessaire d’en faire quelque chose: j’avais une certaine vision de la maladie, un positionnement à partager.  (« La traversée imprévue, adénocarcinome », Editions La cause des livres, 2010)
Dix ans plus tard, lorsque j’ai rencontré Karine, une femme devenue lourdement handicapée dès l’âge de trente ans, j’ai ressenti, là encore, la nécessité de faire un travail avec elle : parce que sa vie est extra-ordinaire, parce que sa vie soulève des questions insoupçonnables, parce que sa vie est à la fois si proche de la nôtre et en même temps si différente. (La peau des autres, Editions Process, 2026)

Estelle Lagarde,
Genius loci, (le génie des lieux)
De anima lapidum, 2016
Monastère Royal de Brou,
Bourg-en-Bresse.

Vous semblez attirée par des lieux chargés d’histoire, est-ce liée à votre formation d’architecte?

Il est certain que mon attrait pour les lieux, les architectures, et plus largement mon intérêt pour les relations qui s’établissent entre l’humain et l’espace vient de ma formation d’architecte. Les études d’architecture sont passionnantes et sensibilisent à l’importance et au rôle des lieux dans lesquels on vit, on passe, des lieux construits par l’humain pour l’humain, mais aussi aux notions d’espaces au sens plus large : ceux-ci sont notre prolongement, qu’ils soient naturels ou construits.

L’humain est dans son corps, l’espace interne, et ce corps est sans cesse en interaction avec ce qui lui est extérieur, l’espace externe. Les relations entre les deux sont constantes, indissociables.
Puis ce corps a un temps. Le corps humain a une durée de vie extrêmement courte au regard de l’univers. Il peut disparaitre en une fraction de seconde. De la vie il bascule vers la mort et n’est plus. Il est vulnérable. Fragile.
Je suis attirée par les bâtiments chargés d’histoire du fait de ma formation d’architecte mais aussi du fait de ma vie personnelle. J’ai été amenée à visiter deux maisons construites au début du XXème siècle la veille de leur démolition au moment où l’homme que j’aimais agonisait sur son lit d’hôpital. Même si elles m’étaient totalement inconnues, j’y entendais les rires des enfants, les fêtes de famille et les querelles passés. J’y voyais défiler les différentes familles qui avaient du habiter là. J’y ressentais les joies et les drames.

A partir de ce moment je suis allée faire des photographies dans des lieux chargés d’histoires mais vidés de leurs occupants, de manière obsessionnelle pendant mes années de deuil. J’ai compris bien plus tard que les bâtiments, qu’ils soient de pierre, de brique ou de terre, incarnent nos vies humaines. Ils sont à notre image. C’est pourquoi nous sommes touchés par les édifices abandonnés, délaissés. Ils nous renvoient à notre propre finitude.
« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. » François-René de Chateaubriand.

Estelle Lagarde, Secrétariat, Lundi matin, 2009

L’humain est pourtant très présent dans vos images et pourtant proches de la disparition, pouvez- vous nous éclairer ?

Depuis que je m’intéresse à la photographie comme un outil permettant aussi de voir et de retenir ce qui n’existe pas, je m’intéresse à la notion d’absence/présence.
La série “Femmes intérieures”, démarrée après le décès de mon conjoint, dans les années 2004-2005, est le point de départ d’un travail qui s’étendra sur plusieurs années, réalisé dans des espaces construits que l’on réinvestit et dans lesquels la figure humaine semble apparaître ou disparaître.  S’en suivront les séries « Dame des songes », « Contes sauvages », « Hôpital », « Lundi matin », « Maison d’arrêt », « L’auberge »
Est-ce un personnage qui est mort et qui revient ? Est-ce un personnage qui est à peine apparu ? Qui a, à peine, été là?  On s’approche alors du domaine du rêve, de l’illusion, on n’est plus très sûr de la réalité.  De quelle réalité d’ailleurs ? Sommes-nous vraiment vivants et présents sur terre ?

Estelle Lagarde,
La chapelle,
Hôpital, 2008.

Fondamentalement ces questions traversent ma démarche et rejoignent les thématiques qui me sont chères : la vulnérabilité comprise au sens large et incluant le temps qui passe, la maladie, la mort, le handicap, la mémoire, la fragilité et le (bref) passage de la vie humaine.
La vulnérabilité humaine est-elle un état transitoire ou permanent ? La conscience d’exister est-elle inaliénable au sentiment de vulnérabilité ? Et ce sentiment peut-il se partager par l’acte créatif ? Peut-on suggérer par l’image des histoires qui replacent l’humain en tant qu’être mortel ? Ces questions font souvent naître dans mes images des entre-deux : entre hier et aujourd’hui, entre le visible et l’invisible,  entre l’impermanence et la permanence, entre l’ici et l’au-delà, entre fiction et réalité…

La série « De anima lapidum » accueille des personnages irréels qui semblent venir d’un ailleurs, pourraient représenter des anges, des forces, des lumières intérieures, et semblent accompagner les vivants. Là encore l’humain est à la fois présent et absent. Dans mon parcours j’ai eu l’occasion de ne photographier que des bâtiments ou que des paysages, sans présence de l’humain, mais cela ne m’intéresse pas, j’éprouve un sentiment de manque, de vide.

Ce sont bien les relations entre humain / espace / temps / mémoire que je cherche à explorer de diverses manières et à travers divers projets.

 

La peau des autres publié par Process Editions est un projet artistique et humaniste, entre photographie et écriture. Le livre interroge notre regard sur la différence; il  met en lumière ce qui demeure invisible et redonne toute sa dignité à une existence meurtrie. Fruit de nombreuses séances de prises de vue respectueuses, d’entretiens et de témoignages de proches, entre 2018 et 2023, avec Karine, victime d’une tumeur cérébrale, il s’est construit dans la durée et a l’ambition de créer du lien par l’art. Le résultat est un bijou de délicatesse et de lumière. Les récits sont poignants et pourtant ils apaisent.

Edité par Process Editions, le livre est soutenu par la DRAC Grand-Est et de la Région Grand-Est.
Disponible à la vente sur ce lien : https://books-estelle-lagarde.sumupstore.com/produits

©Eva Facchino


Estelle Lagarde
a un parcours original.
Diplômée de l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, et de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris La Villette, elle se définit comme artiste photographe.
Sa démarche explore la fragilité humaine et la fugacité de la vie à travers des photographies toujours en lien avec des espaces porteurs d’histoires de vie : espaces construits, naturels, corporels ou psychiques. C’est la rencontre avec un lieu ou une personne qui est, pour elle, le facteur déclenchant d’une construction visuelle, mais aussi l’occasion d’une fiction, d’une narration.
Parallèlement à ses collaborations avec des lieux institutionnels, son travail photographique est présenté dans des galeries en France comme à l’étranger (Belgique, Allemagne, Japon, Portugal, Chili), et ses photographies intègrent des collections privées ou publiques. Estelle Lagarde est représentée par l’agence révélateur.

Son actualité est intense:
L’artiste est actuellement en résidence Capsule au Moulin Blanchard avec le projet « Mémoire vivante » pour une restitution en juillet 2026, et la parution d’un livre aux éditions La main donne. Cette résidence est soutenue par La DRAC Normandie et le Ministère de la Culture.
Elle expose les images de la série La peau des autres jusqu’au 5 avril au Centre des expositions Paul Courboulay, Le Mans, dans la cadre du festival Les Photographiques – Réseau Lux.

Plus d’infos :
Galerie Little big galerie
Agence révélateur Olivier Bourgoin
Process Editions
estelle_lagarde_photographies
Estelle Lagarde

Partage sur les réseaux sociaux


Tous les articles de la rubrique "Carte blanche"

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *